A l'heure où les candidats semblent se désintéresser des enjeux internationaux au profit des revendications particulières de chaque Français, il nous a semblé judicieux d'inverser
la donne. Voici l'histoire extraordinaire de deux Français à travers lesquels nous entendons les bruits du monde.
Depuis cette nuit blanche passée à confronter sans complaisance leurs points de vue sur le monde, le dernier soir d’un voyage à Auschwitz qui réunissait Arabes et Juifs de France et d’Israël, Mériam et Fabrice n’ont jamais cessé de correspondre. Leur dialogue nécessaire et réjouissant vient d’être publié.
« Je me demande jusqu’où ça peut nous mener tout ça (…) Je trouve qu’on tourne en rond. » Au moment où Fabrice écrit ces lignes, cela fait près d’un an qu’il débat par e-mails avec Mériam. Ces moments de profond découragement, d’incompréhension voire d’épuisement devant l’incessant recommencement de la discussion, sont l’aune à laquelle il faut mesurer la force de leur échange. Si loin, si proches est le récit ordinaire d’une victoire sur
la résignation. Mais également celui d’une authentique volonté d’accueil de l’autre. En effet, à l’heure où le simple mot « sionisme » est remaquillé, dans le langage courant, en visage contemporain de la haine, on imagine sans peine la perplexité de Mériam lors de sa première rencontre avec Fabrice : voilà quelqu’un de fin et de modéré avec qui l’on peut aborder tous les problèmes qui fâchent et qui pourtant se revendique sioniste sans la moindre honte ! Lorsqu’au retour de Pologne elle reçoit son premier mail, Mériam avec le sens de l’humour qui la caractérise, lui fait part de son étonnement, elle qui l’imaginait « trop heureux d’être débarrassé de cette terroriste ». Le livre est sans cesse ponctué par ces marques de complicité naissante. Ainsi se dessinent, au fil des discussions politiques et à mesure que s’affinent le portrait de ces deux jeunes français inscrits dans une réflexion intime sur leur culture, les contours d’une amitié.
Ce qui frappe dans Si loin, si proches, c’est la cohabitation de la franchise la plus tranchante et d’un dispositif de ménagement de l’interlocuteur omniprésent. On ne compte pas les « excuse-moi si je te parais excessif », « je ne veux surtout pas te vexer », « j’espère que je ne me suis pas mal exprimé ». Tout un arsenal de formules se déploie afin de marquer un net partage : je vise ce que tu penses, les positions que tu défends mais souhaite te préserver en tant qu’individu car tu es plus vaste que tes choix politiques. Sur ce point, l’accroche un peu racoleuse de l’éditeur est édifiante : « Il est juif et sioniste. Elle est musulmane et pro-palestinienne. Une amitié improbable. » La correspondance entre Mériam et Fabrice aboutit précisément à s’émanciper des positions attendues qui opposent le sioniste à la pro-palestinienne, à se défaire de l’emprise de ces mots qui assignent à chacun la place depuis laquelle il doit parler. Mériam et Fabrice ne sont les porte-drapeaux que d’eux-mêmes. Aujourd’hui, avec le recul amené par la publication de ce livre, Mériam estime qu’à travers la sensibilité de Fabrice, elle a commencé à « mieux comprendre celle des Juifs ». Les deux amis ont conscience que ce livre n’est qu’une petite étape d’un entretien interminable. Comme le dit Fabrice, à propos des moments de découragement traversés : « Le dialogue en lui-même pouvait paraître vain par moments, mais jamais la nécessité du dialogue. Et plus je trouvais le dialogue difficile, plus il me semblait nécessaire. »
Si loin, si proches, de Mériam B. et Fabrice T. Lettres choisies et présentées par Natacha Samuel. Albin Michel.
O.L.