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Samedi 17 mars 2007

Comment donner à voir le lien ténu qui constitue une communauté ? La pièce d’Ariane Mnouchkine, Les Ephémères, est faite d’une multiplicité de petites séquences narratives autonomes, qui articulent un discours transversal sur la misère sociale et affective de notre société.

 

La Cartoucherie de Vincennes. Dans ses moindres détails, l’univers d’Ariane Mnouchkine nous donne le sentiment de participer à la constitution d’une communauté politique. Je désigne ici sous le nom de « communauté » une forme de choix, d’élection, qui incite les individus à se regrouper autour d’un projet commun. Le temps d’une représentation, les spectateurs font l’expérience de ce lien subtile qui devrait être le ciment véritable de toute communauté : ce qu’Aristote appelle la philia, c'est-à-dire l’amitié. Sur ce terrain, les épicuriens iront plus loin en jouant la philia contre la cité. Pour eux, la cité n’étant plus la condition du bonheur, il faut chercher celui-ci dans l’établissement d’une communauté restreinte fondée sur l’affinité. C'est sur ce point que le projet d’Ariane Mnouchkine est profondément politique car il propose un modèle de communauté. En effet, avant que la représentation commence, les spectateurs choisissent souvent de s’attabler dans la pièce à côté et de manger de délicieux plats pour des prix très faibles. Les personnes qui les servent, ils les retrouvent 30 minutes plus tard sur scène puisque ce sont les comédiens eux-mêmes ! La structure même du théâtre est faite de deux pans de gradins, face à face, où l’on voit nettement le visage des personnes assises face à soi. Ainsi, les spectateurs sont inscrits dans le champ visuel de la représentation théâtrale, comme en miroir les uns des autres, comme pour se signifier en permanence les uns aux autres qu’ils partagent une expérience commune.

 

Des capsules de vie brutes

 

De ce dispositif particulier naissent des contraintes (et donc des trouvailles) de mise en scène. Nous assistons à une vingtaine de petites unités narratives qui sont autant de situations quotidiennes prélevées dans l’instant de leur plus grande intensité : un homme soigne sa femme, sa fille rentre avec les commissions, il lui hurle dessus, nous comprenons qu’il vient de battre sa femme. Un couple de retraité s’est endormi devant la télévision. On frappe à la porte, c'est leur petit-fils qui vient réclamer de l’argent pour acheter de la drogue en réveillant tout le voisinage. Les deux vieillards sont déchirés entre l’idée de l’enfoncer dans la dépendance en achetant leur tranquillité d’un billet glissé sous la porte ou alors de tenir bon tout en ayant le sentiment d’abandonner leur petit-fils. Il y a aussi l’histoire de ce travesti, que les enfants du quartier viennent observer comme s’il était une sorcière, mais qu’une fillette va prendre en affection. Ces multiples histoires prennent place sur des plateaux roulants qui traversent la scène toute en longueur. La musique omniprésente et la mobilité des unités scéniques donnent un tour fortement cinématographique à ces capsules de vie brutes. Les plateaux tournent sur eux-mêmes, produisant un effet similaire à celui d’un travelling circulaire au cinéma, accentuant la dimension dramatique des scènes. Qu’est-ce qui relie toutes ces séquences de vie éparses ? Le titre Les éphémères suffit-il à justifier le morcellement de ces tranches de vie ? Il y a une dimension radioscopique dans cette pièce. Toutes les couches de la société y sont représentées, de la SDF psychotique à la famille aristocratique, des enfants aux vieillards, des hommes aux femmes en passant par ceux dont le genre pose problème. Nous avons devant les yeux un condensé de notre société, dont les membres connaissent chacun à leur tour un événement qui va entraîner un bouleversement existentiel, une remise en cause totale de leur point de vue (symbolisée par la vitesse avec laquelle tourne les plateaux). Ce qui fait communauté, dans cette mosaïque de vies, c'est le partage secret d’une certaine expérience de décentrement. Ils sont arrachés à leurs certitudes, à leurs préjugés, à leurs illusions, au socle idéologique ou affectif sur lequel reposait leur vie. Nous assistons au moment de bascule, de vacillement existentiel. Comme le note C. Buci-Glucksmann dans son Esthétique de l’éphémère, l’éphémère est aujourd’hui une nouvelle modalité du temps : famille, travail, flexibilité, précarité. Elle scelle la fin des grands récits au profit des petites unités. L’éphémère renvoie bien évidemment aux vanités, ces peintures qui nous rappellent la brièveté de la vie. En somme nous dit Buci-Glucksmann, l’éphémère est « la sagesse de l’existence exposée à sa fragilité ». C'est peut-être cette fragilité assumée ou découverte de l’existence qui va tisser le lien qui, entre ces personnages, fait communauté.  

 

 

O.L.

Par Collectif - Publié dans : apropos
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